Obligations des enfants ou droits des instructeurs

 

Pour cerner l’étude le la relation éducative dans sa quasi-globalité, penchons-nous maintenant sur les droits des instructeurs, c’est à dire ceux qui donnent l’instruction du savoir, encore une fois qu’il soit religieux ou pas. Plus explicitement, ces instructeurs pourraient être des imams ou chefs religieux, des enseignants, quelle que soit leur discipline.

Selon les textes étudiés, deux points sont à retenir et feront l’objet d’un développement ; il s’agit en premier lieu, d’analyser l’exhortation au respect destiné à celui qui détient le savoir et qui le diffuse, ensuite, il sera question d’évoquer le principe d’obéissance envers celui qui détient l’autorité, mais comme nous l’avons vu, il s’agit d’une obéissance conditionnée. Enfin, il serait intéressant d’exposer certains textes profanes qui se sont inspirés de la pensée islamique, et qui donnent un aperçu de la relation éducative.

 

1) Le respect envers celui qui détient la science

En dehors du respect attribué à l'être humain au nom du principe d'humanité et d'altruisme, on trouve dans la pensée islamique une exhortation particulière au respect destinée à tous ceux qui détiennent le savoir, et qui le répandent sans réserve, car n'oublions pas que l'islam considère l'acte de dissimuler la connaissance comme un péché capital.

Pour expliquer ce point de vue, il faut d'abord entrevoir la position qu'adopte l'islam par rapport aux sciences de toute nature, à partir du moment où elles prouvent leur utilité pour le bien de l'humanité. Hamidullah explique que " les sciences religieuses et les sciences physiques ou utilitaires vont de pair "

 

a) L’importance du savoir ou 'ilm en islam

Les sciences utiles sont donc fondamentales, car elles convergent toutes vers la connaissance de Dieu , et de ses préceptes, et le musulman ne saurait évoluer dans la société sans cette connaissance, qui en plus de l'humaniser et de le socialiser, le responsabilise dans ses actions.

Amdouni explique que " par la connaissance, l'homme acquiert les moyens de se connaître lui-même et de différencier le bien du mal, c'est là le meilleur moyen pour gérer sa vie au mieux et pour participer à l'élaboration d'une société meilleure". Dans son explication, l'auteur rapporte ce hadith prophétique :

"Certes, les savants sur la Terre sont comme des étoiles grâce auxquelles on se guide sur la terre et mer ;
si les étoiles perdent leur lumière, ceux qui cherchent leur chemin risquent de se perdre"
[ Rapporté par Anas ibn Malik ]

Nombreux sont les versets coraniques qui encouragent le musulman à rechercher la connaissance là où elle se trouve, en allant au-delà des limites individuelles (par le djihad ou effort) ou limites géographiques. Le Prophète a dit : " Cherchez la connaissance du berceau jusqu'à la tombe et allez jusqu'en Chine s'il le faut "

 

Il est à noter également que le droit au savoir et à l'instruction n'est pas réservé à une élite spécifique, mais à tous, hommes ou femmes, riches ou pauvres, jeunes ou vieux, blanc ou noirs. Non seulement s'agit-il d'un droit mais aussi d'un devoir religieux. Le Prophète Mohammed a dit :

" La recherche de la science est une obligation pour tout musulman!" [ rapporté par ibn Majah ]

A titre d'illustration, rapportons quelques textes mettant en exergue le savoir ou i'lm :

"Et dis: «Ô mon Seigneur, accroît mes connaissances!»
[ Sourate 20 - Verset 114 ]

"Ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, sont-ils égaux ?
Seuls réfléchissent ceux qui se remémorent, ceux doués d'esprit"
[ Sourate 39 - Verset 8/9 ]

"C'est Dieu qui vous instruit, et Il est instruit de tout chose "
[ Sourate 2 - Verset 282 ]

D'après ce dernier verset, c'est donc Dieu qui est le premier mu'allim (enseignant) et source du i'lm (savoir). Remarquons que chez les musulmans, courante est la formule "Allahou A'lam" - Dieu seul détient le savoir.

Pour ce qui concerne les hadiths, le Prophète de l'islam  a donné ce conseil :

"Sois de bonne heure savant ou disciple ou auditeur."

D'ailleurs on retrouve une idée qui va dans le même sens dans le Coran :

"Instruisez-vous auprès des gens de science, si vous n'en êtes pas"
[ Sourate 16 - Verset 43 ]

Le Prophète a également dit :  "Je préfère le mérite du savoir à celui des dévotions"

Car explique Al Munajid "si les dévotions comportent un avantage individuel, le savoir est avantageux pour la société".

 

b) Le respect attribué aux savants

C'est dans un enchaînement logique que nous soulignerons ici l'intérêt d'attribuer selon l'idéologie islamique un fervent respect aux savants. D'ailleurs, toujours selon cette pensée " les savants sont les héritiers des prophètes ", donc il est aisé de comprendre que l'on recommandait aux élèves d'honorer leur enseignants.

Plus explicitement, que signifie honorer ou rendre respect aux enseignants, comment cela doit-il se traduire ?

En guise de réponse, des vertus comportementales ont été préconisées à l'apprenant dans sa relation à l'autre, et plus spécifiquement à celui qui enseigne le savoir. Toujours est-il que toutes les qualités que nous allons citer, ne sont pas émanant directement de l'élève : elles lui auront été durablement inculquées, avec insistance et méthode.

L'enfant devra se montrer prévenant et attentionné à l'égard de son professeur. Le respect qui lui devra, sera marqué dans son comportement gestuel, exprimé sans relâche. Ceci se traduit à travers de nombreuses recommandations et interdictions que l'on trouve dans les textes.

Il est donc condamné de couvrir délibérément la voix de ceux qui prêchent ou qui enseignent : "Ô vous qui avez cru! N’élevez pas vos voix au-dessus de la voix du Prophète, et ne haussez pas le ton en lui parlant, comme vous le haussez les uns avec les autres, sinon vos œuvres deviendraient vaines sans que vous vous en rendiez compte.

"Ceux qui t’appellent à haute voix de derrière les appartements, la plupart d’entre eux ne raisonnent pas."
[ Sourate 49 - Versets 2 et 4 ]

On recommande également aux apprenants de se lever devant celui qui détient la sagesse :

"Ô vous qui avez cru! Quand on vous dit: «Faites place [aux autres] dans les assemblées», alors faites place. Allah vous ménagera une place (au Paradis). Et quand on vous dit de vous lever, levez-vous. (...)" [ Sourate 58 - Verset 11 ]

On retrouve d'ailleurs un hadith qui complète ce verset :

Abou Said rapporte que les gens de Quraïdza étaient placés sous l'autorité de Sa'd et, quand celui-ci arriva, il dit : "Levez-vous devant votre maître - ou suivant une autre version -, devant le meilleur d'entre vous" (...)

Enfin, on recommande à l'apprenant de demander la permission au mu'allim ou enseignant de quitter le cercle d'étude, par égard pour lui et pour les autres apprenants :

" Les vrais croyants sont ceux qui croient en Allah et en Son messager, et qui, lorsqu’ils sont en sa compagnie pour une affaire d’intérêt général, ne s’en vont pas avant de lui avoir demandé la permission.
[ Sourate 24 - Verset 62 ]

Le respect de l'apprenant vis à vis de son professeur pourra se traduire également dans l'intention de l'imiter et d'égaler son savoir.

Le Prophète s'est exprimé en ces termes :

"Il n'y a que deux personnes qu'il soit permis d'envier : "celle à qui Dieu a donné la fortune et qui a le courage de dépenser son bien pour la cause de la vérité ; celle à qui Dieu a donné la sagesse et qui l'applique aux hommes et la leur enseigne" [ Rapporté par Al-Bokhari ]

La sourate Loqman nous renseigne également sur la relation que l'enfant doit établir avec les savants. Il en ressort que le respect de l'apprenant doit se traduire par une écoute fervente du sage, il doit également savoir estimer la science qu'il reçoit, et l'appliquer dans la mesure du possible.

Abou Oumma rapporte avoir entendu le Messager de Dieu raconter que Loqman dit à son fils:

" Ô mon fils ! Je te recommande la compagnie des savants, et écoute ce que disent les sages, car Dieu revivifie le cœur mort grâce à la lumière de la sagesse, comme Il revivifie la terre morte grâce à la lumière de la sagesse, comme Il revivifie la terre morte grâce à la pluie qui l'arrose !"

On relève également dans le Coran une exhortation des croyants à écouter et à accepter les bons conseils :

(...) Annonce la bonne nouvelle à Mes serviteurs,qui prêtent l’oreille à la Parole, puis suivent ce qu’elle contient de meilleur. Ce sont ceux-là qu’Allah a guidés et ce sont eux les doués d’intelligence !"
[ Sourate 39 - Verset 17/18 ]

Nassihi Ghoulwane emprunte cette recommandation coranique pour affirmer que l'enfant doit suivre les orientations de son professeur, et il ne doit surtout pas hésiter à lui demander conseil.

L'auteur poursuit son exposé en disant que l'enfant doit à tout prix bannir l'orgueil de son comportement, et doit de ce fait, toujours agir modestement. Il fonde par ailleurs son affirmation en citant quelques paroles prophétiques :

"Apprenez la science, apprenez la science avec sérénité et patience,
et soyez modestes envers qui vous l'enseigne"

 

Mais comment doit se manifester concrètement l'humilité de l'enfant ?

Et bien, ce dernier, doit savoir écouter les conseils, les orientations de son professeur, il n'hésitera pas à souligner son ignorance, lorsque celle-ci se manifestera, ce qui impliquera une communication profonde entre l'élève et l'instructeur, à travers des questionnements de ce premier : il lui demandera des éclaircissements, sans gêne, mais avec franchise et bonne intention. Lorsque le professeur laissera transparaître involontairement une erreur, Nassihi Ghoulwane recommande à l'élève de ne pas lui faire remarquer avec orgueil, mais avec modestie et discrétion. Par ailleurs, le Coran affirme que :

« Les serviteurs du Miséricordieux sont ceux qui marchent (se comportent) avec modestie et douceur sur la terre »
[ Sourate 25 - Verset 63].

Le Coran s'exprime ainsi :

"(...) et ne médisez pas les uns des autres.
L’un de vous aimerait-il manger la chair de son frère mort? (Non!) vous en aurez horreur.
"
[ Sourate 49 - Verset 12 ]

Nassihi Ghoulwane va tout à fait dans ce sens, lorsqu'il dit que le respect de l'enfant vis à vis de son professeur doit se prolonger dans l'espace, à savoir que l'enfant doit savoir respecter l'honneur de son enseignant en son absence, pour cela, il ne doit pas dire du mal de lui.

 

2) L’obéissance envers celui qui détient l’autorité

« Croyants, obéissez à Dieu, obéissez au Prophète et à ceux d’entre vous qui exercent l’autorité »…
[ Sourate 4 - Verset 59 ]

Ainsi se prononce le Coran. Comme nous l’avons vu, cette obéissance de l’enfant ou élève doit se faire à la condition que celui qui détient l’autorité n’appelle pas à la trahison des préceptes divins.

Pour développer ce point sur l’obéissance, il serait intéressant d’expliquer le comportement de soumission de l’élève. Cette soumission doit-elle être aveugle, simplement au nom du principe de connaissance qu’a acquise le savant, et ceci sans manifester d’esprit critique ou s’agit-il, comme on pourrait plus le penser, d’une soumission d’humilité, exprimée volontairement envers celui qui veut bien partager son savoir avec autrui ?

L’islam recommande en effet à toute personne, principalement aux adolescents, qui sont en quête de vérité, d’être attentif à ce qu’on leur enseigne, d’avoir l’esprit critique. Hamidullah déclare que :

« le Coran ne cesse de rappeler l’importance de la réflexion individuelle pour former une opinion, et il recommande à l’encontre du conservatisme, de ne pas persister dans les mœurs ancestrales pour la seule raison qu’on en hérite de père en fils ( …). Dans la sourate Loqman, on retrouve les même recommandations, à savoir que « l’adolescent doit avoir une attitude scientifique, en se fiant à ses propres observations et à ne pas écouter ceux qui donnent leur opinion sur un sujet qu’ils ne maîtrisent pas » (cité par Amdouni)

Donc pour répondre à la question, nous emprunterons ces quelques lignes de Louis Gardet :

« La docilité n’est pas une obéissance de volonté à l’égard du maître. Elle est l’humilité de l’intelligence devant ce qui est, c’est un acte de liberté qui reconnaît que d’autres ont acquis des savoirs que je n’ai pas,  que je dois donc écouter, avoir à leur égard comme un préjugé favorable, ne les discuter qu’à bon escient »

 

3) Quelques textes profanes sur la relation maître-élève

Dans cette partie, rapportons tout simplement quelques textes profanes qui évoquent la relation éducative, traitée sous  la forme de recommandations classées. Nous remarquons que nombreux sont les conseils qui s’inspirent directement de la pensée islamique.

« ( …) Les élèves avaient des devoirs à remplir. Ils étaient soumis à des exigences. Mohammad Atia Ibrachi cite ces douze points fondamentaux parmi les devoirs de l’élève dans l’éducation musulmane :

  • Purifier son coeur avant d’entreprendre son instruction, car l’étude et l’instruction sont une prière, or, on ne peut prier que lorsqu’on a le cœur pur . Il devait aussi se parer des vertus telles la franchise, la sincérité, la crainte de Dieu, la modestie, la dévotion et le contentement ; il devait éviter les vices tels la rancune, l’envie, la haine, l’orgueil, la fourberie, la fatuité, la vanité.
  • Par l’instruction, l’élève devait acquérir la vertu et se rapprocher de Dieu, et non point s’enorgueillir, se vanter et se flatter.
  • L’élève devait persévérer dans la quête de la connaissance, ne pas hésiter à quitter famille et patrie et s’en aller jusqu’au confins du monde, si cela était nécessaire, à  la recherche d’un maître.
  • L’élève ne devait pas changer souvent de professeur, et devait réfléchir longuement avant de prendre une telle décision.
  • L’élève devait respecter, honorer et vénérer son professeur ; il devait le contenter par ses études.
  • L’élève ne devait pas irriter son professeur par un très grand nombre de questions et ne point le harceler des ses réponses. Il ne devait pas le précéder, prendre sa place ou parler sans sa permission.
  • L’élève ne devait divulguer les secrets de son professeur, calomnier quelqu’un en sa présence ; il ne devait point tenter de l’induire en erreur, et si le professeur commettait une erreur il devait accepter ses excuses.
  • L’élève devait être sérieux et persévérant dans ses recherches. Il devait chercher à recueillir la connaissance, jour et nuit, sans interruption, en commençant par les sciences les plus importantes.
  • Il fallait que la fraternité, l’affection et la tendresse règnent entre les étudiants, et qu’ils soient tels les fils
    d’un même homme.
  • L’étudiant devait saluer le professeur en premier lieu, parler peu en sa présence, ne point lui dire « un tel contredit tes dires », ne point questionner son camarade en sa présence.
  • L’élève devait assister régulièrement à ses cours, étudier au commencement et à la fin de la nuit : « Les heures entre le crépuscule et l’aube sont sacrées ». Ceci nous rappelle ces vers : « Ô toi qui aspires au savoir, pratique la dévotion, ne laisse ni le sommeil ni la faim t’en détourner ».
  • L’élève devait prendre la décision de se donner à la science jusqu’à la fin de ses jours, qu’il ne négligeât aucune science, mais aussi qu’il donnât à chacune sa juste valeur ; il ne devait en aucune manière se laisser influencer par la réputation de ses prédécesseurs à propos de la valeur de certaines sciences telles la logique et les maximes.

Voici un autre texte, d’origine perse, qui s’apparente à ce dernier :

Les principes du comportement de l’élève vis à vis du maître sont spécifiés en ces termes par un ancien texte anonyme  très connu :  « L’élève ne doit jamais se placer derrière le maître, mais devant lui. Il ne doit pas lui faire signe. Il ne doit pas le gêner avec des questions inutiles pour le seul fait de le contredire. L’élève doit écouter et prêter attention à ce que dit le maître. Il ne doit jamais élever la voix plus haut que le maître. Si quelqu’un pose une question, il ne doit pas se mettre en avant. Il ne doit jamais dire du mal de son maître derrière son dos, et s’il entend quelqu’un d’autre le faire, il doit s’y opposer. »

A titre d’élargissement, rapportons également les principes que devait avoir le maître vis à vis de ses élèves, ce texte est issu du même auteur :

« Le maître doit considérer les élèves comme ses enfants. Il doit être diligent à leur égard. Il doit être ouvert, leur montrer le chemin, être patient avec eux, les protéger, penser à leur intérêt, les mettre à l’abri du besoin, leur apprendre tout ce qu’il sait. – tout ce qu’il pense que les enfants doivent connaître – sans rien cacher. Il doit leur transmettre tout ce qui peut les  aider sur le plan intellectuel, moral, et pratique. »

 

El Naraghi de conclure que: « Le maître sera conscient du fait qu’il représente la personne à qui l’on se réfère comme exemple à imiter ( …). Il ne lui incombe pas seulement de transmettre le savoir, mais de permettre l’assimilation de l’individu à une communauté. »

 

 

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